Autour de la piscine

– Tu ne devineras jamais ce que j’ai vu hier !

Mon ami Jean a souvent de sacrées histoires à raconter.

–       Où ça ? Allez, raconte!

–       Je vois des gens attroupés, autour d’une sorte de plan d’eau. Je me renseigne sur les horaires de ce que je prends pour une piscine, mais en fait c’est une eau genre magique, tu vois.

–       Euh , non, je vois pas ! Quel genre de magie elle fait cette eau ?

–       De temps en temps elle se met à bouger, à faire des vaguelettes…

–       Quand il y a du vent je suppose… elle est où la magie ?

–       Attends, tu ne me laisses pas finir : on dit que le premier qui se jette à l’eau aussitôt après que l’eau a bougé, il est guéri !

–       Ah, d’accord, je comprends la magie. Et tu y crois toi ?

–       Pas trop, mais je reconnais que, entre la superstition, l’auto suggestion et la dynamique du groupe, certains peuvent se sentir mieux après. L’important c’est que les gens y croient, non ? C’est la foi qui sauve…

–       Bon, si tu veux. Et alors, tu as vu un prodige se produire, dans ta piscine magique ?

–       Non, mais j’ai assisté à une scène qui m’a bien plus impressionné.

–       Raconte, allez !

–       Il y avait là un vieil infirme, qui ne pouvait presque plus bouger. On me dit qu’il est là depuis des lustres, vu que ça fait 38 ans qu’il est impotent, mais que son heure de guérison ne vient jamais.

–       Il n’a qu’à se jeter dans l’eau le premier !

–       Mais tu ne m’écoutes pas … Il est infirme ! Et quand il arrive finalement  à se traîner jusqu’à la flotte, un autre lui est passé devant, et c’est fichu pour lui. Il ne trouve personne pour s’occuper de son cas, et le jeter dans l’eau à temps pour être le premier.

–       Je reconnais que c’est dur pour lui, mais c’est quoi la suite de l’histoire ?

–       Alors autre type arrive, un grand au regard clair; il  s’adresse au vieux et lui demande s’il veut être guéri !

–       Bizarre comme question …

–       Tu parles qu’elle est bizarre ! Tu aurais répondu quoi à la place de l’infirme ? Bien sûr que oui, je veux être guéri. Or, il ne lui répond pas, et au lieu de cela explique qu’il n’a personne pour le plonger  assez vite dans l’eau magique. Sans se démonter, l’autre type qui lui avait adressé la parole,  lui dit  calmement de se lever, de prendre son brancard et de se tirer avec !

–       Merci du conseil ! C’était qui ce charlot ?

–       Attends, tu vas trop vite ! Il ne lui a pas donné un conseil, mais un ordre ! Trois même. De se lever, de prendre son brancard sous le bras, et de marcher. En gros d’arrêter d’attendre qu’on vienne le tirer de là. Comme si 38 ans d’attente, tu vois, ça faisait assez comme ça.

–       Et ensuite ?

–       Le vieux s’est levé, il a attrapé sa civière, et il a quitté les lieux, sur ses deux jambes.

–       Alors, là, respect ! A ton avis, qu’est-ce qui s’est passé ?

Jean reste un moment silencieux, comme s’il cherchait au fond de lui, et finit par articuler des mots qui, étrangement,  pouvaient s’appliquer à moi.

–       Une éternité de passivité, à attendre, attendre. Attendre  de guérir, s’empêcher de vivre à force d’attendre. Se plaindre. Penser que la seule solution c’est qu’un autre vienne nous tirer de là. Ne  même pas le demander, mais attendre qu’on s’aperçoive combien on souffre. Ne même plus oser penser qu’on veut être guéri, de peur d’être toujours déçu.

Tomber de déception en amertume, de solitude en rage impuissante.

Et puis  arrive ce type, je te dis pas qui c’est, il a pas dit son nom, qui lui donne l’ordre de se mettre debout, d’être lui-même, de ne pas laisser traîner les traces de sa misère, et de marcher, d’avancer, de ne pas rester au même endroit.

Alors le gars, il cesse d’attendre que la solution vienne des autres, ou de la magie qui fait des prodiges.

Du coup, en un un déclic, il tourne le dos à sa souffrance, il cesse de croire que souffrir lui permet d’exiger d’être soulagé.

Il préfère  prendre le risque de changer et de se faire confiance. Il avait besoin de s’appuyer sur un autre que lui.

Mais pas pour se faire porter passivement.

Le  grand type a prononcé une parole qui lui a inspiré confiance.

Jean inspire profondément.

C’est vrai que c’est bien d’inspirer confiance.

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Christophe Marx

Septembre 2016

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