Le temps du Fiston

Article paru dans la revue Actualités en Analyse Transactionnelle en Mai 2007

– Ouf ! j’ai pas eu une minute à moi aujourd’hui …

Fiston s’effondre sur le canapé du salon, jambes écartées et bras en croix. Ses yeux hagards fixent le plafond : il doit vraiment être épuisé…

– J’ai pas vu le temps passer . Ou alors c’est moi qui suis passé trop vite.

Du haut de ses treize ans, ce garçon a parfois des réflexions d’adulte.
Fiston, immuable adolescent, est toujours prêt à batailler pour savoir qui a raison ou tort !
Je lève la tête de mon journal : sa remarque trotte dans ma tête.

– C’est quoi cette histoire de temps ?
– Je ne me suis pas senti dans une bonne concordance, c’est tout !

Fiston a fini par se lever, et revient de la cuisine avec un verre de lait.
Je devrais lui dire d’enlever ses chaussures, car il laisse en marchant d’inquiétantes taches brunâtres sur le sol. Mais je préfère temporiser , et me borne à relancer notre échange :
– Ecoute, tu crois pas que tu compliques un peu, là ? Le temps passe, et c’est tout !
– Ah oui ! tu crois çà ? Alors réponds-moi simplement : le temps est-il apparu en même temps que notre Univers, ou l’a-t-il précédé ? A-t-il eu besoin d’un coup de pouce pour se mettre en route, et qui lui a donné ? On dit que le temps passe, mais il est toujours là , il ne change pas mais fait tout changer !
– Je suis perplexe effectivement. Mais le temps existe bien : les physiciens le mesurent ! c’est scientifique, tout çà , non ?
– Mauvaise pioche, papa : les horloges mesurent la durée, pas le temps. Il ne faut pas confondre le temps avec les évolutions qu’il rend possible : changements, devenirs, mouvements, répétitions, morts… Quant aux physiciens, ils observent des particules qui disparaissent AVANT qu’elles soient apparues ! Alors tu sais, le temps pour eux, c’est relatif…
– Attends, une durée, c’est du temps et voilà !
– Non, c’est le temps qui permet la durée. Tu ne t’es jamais interrogé sur le mouvement mystérieux grâce auquel chaque instant, sitôt apparu, disparaît pour laisser la place à un autre instant présent ? Regarde à l’intérieur d’une horloge, tu n’y verras pas le temps. Et la montre… ne fait que montrer, mais ne démontre rien !

Fiston a enlevé sa montre et la laisse pendre entre pouce et index, sourcils levés en signe d’interrogation malicieuse. Je continue à me sentir perplexe devant la rafale de questions qu’il soulève.
– Tu m’énerves avec tes questions ! Je suis perdu, maintenant …
– Et pourtant, ce n’est pas fini, ajoute Fiston en se levant d’un bond. Tu penses que le présent s’écoule vers le futur, n’est-ce pas ?
Je hoche la tête en signe d’évidence.
– Et qui dit, ajoute-t-il triomphalement que ce n’est pas le futur qui vient vers nous ? Et si l’on ne se baigne jamais dans le même fleuve, s’il y a bien un exemple de stabilité, c’est le fleuve lui-même, quand même !
– Tes histoires de temps me donnent le vertige : au moins avec l’espace, c’est plus clair.
– Que tu crois ! Décidément Papa, tu es vraiment naïf.
Il attrape l’écharpe de soie que sa mère a déposé sur le bras du canapé et l’étale soigneusement du plat de la main.
– Combien de dimension a cet objet ?
– C’est évident, deux ! Sa longueur et sa largeur.
– Encore perdu ! Il en a trois : même si son épaisseur est très fine, ce tissu a bien trois dimensions ; Mais comme ta perception humaine ne la repère pas, tu la supprimes illico… J’avais pensé à faire comme toi pour mon zéro en histoire, mais j’ai pensé que tu ne serais pas d’accord.

Je laisse passer l’allusion sans sourciller. J’ai une botte secrète.

– Et en quoi sommes-nous concernés, nous les humains par cette ébouriffante réflexion sur le temps ?
Fiston a un haut-le-corps. Il s’exclame :
– Mais quand tu es dans l’état du Moi Enfant, c’est-à -dire quand maintenant là , à l’heure qu’il est, tu parles comme quand tu avais dix ans, tu penses, tu ressens, tu agis comme à dix ans, quel âge as-tu « réellement » ?
Il agite deux doigts en crochet pour insister sur les guillemets.
– Et quand un événement t’as marqué, grande peine ou grande joie, que ton cœur en résonne, crois-tu, pour toujours… comment fais – tu avec l’écart qui t’en éloigne jour après jour, alors que ta présence à ces moments-là est si vive que tu t’y sens encore dedans ? Comme si, un pied sur le quai et l’autre sur le bateau qui s’éloigne, tu étais menacé d’écartèlement ? L’autre jour, notre voisine a rassuré son fils, terrorisé par un chien qui lui avait foncé dessus . Elle lui disait « la… la…. C’est fini, tout va bien… » Tu vois que pour le petit l’événement était encore là et le danger actif, puisque sa mère avait besoin de lui préciser que c’était fini. Tu sais, au fond de nos cœurs, le cours du temps n’est pas un long fleuve tranquille.
– C’est vrai ! On dit souvent que l’inconscient ignore le temps.
– C’est plutôt la durée, qu’il ignore. Ou plutôt, qu’il laisse la situation en l’état, malgré la tendance universelle à l’évolution. Plus qu’un ignorant du temps, l’inconscient est un expert en stabilité. C’est le roi des conservateurs !
– Alors, pour toi, on ne peut pas se libérer du temps ?
– Bien sûr que oui ! Parfois, moi par exemple, je me retrouve devant la collège alors que j’ai l’impression d’avoir juste quitté la maison. Trois kilomètres en vélo, et pas un souvenir : tout en pilote automatique. J’ai zappé le temps, il n’a pas existé pour moi.
– Pour toi d’accord, mais a-t-il pour autant disparu ?

Fiston hoche la tête tristement. Il joue avec son balladeur, et je vois bien qu’il est pressé d’en finir avec cette discussion et d’aller écouter sa musique de sauvage.
– Papa ! Un arbre qui s’écroule dans une forêt, quel son produit-il ?
– Un immense craquement je suppose, puis un grand boum quand il tombe sur le sol.
– Mais c’est toi qui entend ce son, et le décrit comme cela ! Et si aucune oreille humaine ou animale n’est là pour entendre ce bruit, et l’interpréter comme tel, qui te dit que cet arbre émettra à coup sûr ce bruit-là ? Ce que tu crois être la réalité, c’est pas toujours une certitude !
– On est quand même en face d’un monde intelligible !
– Certainement, mais les véritables clés d’explication du monde ne sont pas directement perceptibles dans le monde même. Comme en systémique, ce n’est qu’en sortant du cadre que l’on peut faire un changement 2.

Ce garçon est horripilant.
– C’est pour cela qu’on aime bien les anniversaires, les commémorations : pour bricoler un peu de stabilité dans un temps fuyant. Finalement, le cœur des choses est là : on veut posséder , contrôler, dominer… Et çà ne marche pas ! Accepter de ne pas posséder, c’est finalement la seule leçon que le temps nous donne.

Fiston, le casque aux oreilles, vient m’embrasser.
– Bon allez Papa, j’y vais. Tu penses à aller m’acheter ma nouvelle console, d’accord ?
– Çà , dis-je en faisant la moue, je ne sais pas si j’aurais le temps !

Dr Christophe Marx

Merci à Alain Crespelle et à Etienne Klein, auteur du passionnant essai « Les Tactiques de Chronos » Flammarion- Paris 2003

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