Sexologie et Psychiatrie

Article original © Agis 2000

Il est fréquent en pratique clinique d’attribuer à la gravité de la pathologie des manifestations que nous ne sommes tous simplement pas capables de comprendre et d’analyser.
Et si la pathologie est grave, alors il faut employer les grands moyens.
L’hospitalisation présente le multiple avantage de préciser le diagnostic, d’assurer le traitement et surtout de “contenir” une situation en face de laquelle on a l’impression de perdre les pédales.

Mais cette vision idyllique de l’hospitalisation ne se confirme que rarement, surtout s’il s’agit d’hospitalisation psychiatrique.
Elle risque d’aggraver la situation, d’enfermer la personne et son entourage dans un univers de folie dont il serait urgent de se défendre;
Voici une vignette clinique, située en 1993 dans le midi de la France.
Je ne connais hélas pas l’épilogue, malgré mes tentatives de contact avec le service, la patiente l’ayant quitté quelques semaines après cette consultation.

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Ce couple m’ est adressé en consultation de sexologie par une psychologue du service de psychiatrie, qui leur a donné mon nom, mais ne m’a pas fait de lettre.

La femme est hospitalisée en psychiatrie, sous antidépresseur et neuroleptique : je n’ai aucune information plus précise sur ce qu’elle prend exactement, hormis ce qu’elle me dit elle même.
Elle se présente avec l’air exténué, presque abrutie, sans doute à cause des médicaments psychotropes. Elle balbutie, plus qu’elle ne parle.
Sa tenue d’hospitalisée n’est évidemment pas très seyante mais on devine une femme jolie et attachante.
Elle a 33 ans, 2 enfants, et un mari qui donc l’accompagne. Un homme jeune et qui lui, a l’air plus “éveillé”…
Motif de la consultation : elle n’a plus envie de faire l’amour, et se sent “répugnée” par son mari…
Ils ne font plus l’amour depuis un bon moment : en tout cas depuis un an, date du début de la dépression.
A noter qu’elle est hospitalisée en psychiatrie depuis 3 semaines.
A ma question ” qui garde les enfants depuis l’hospitalisation ?” ils répondent ensemble, mais pas la même chose : elle: “ma belle soeur” et lui :”moi”!
Devant mon regard interrogateur, elle corrige et admet que c’est surtout son mari : elle est décidément réticente à lui faire “des cadeaux”…
Interrogée sur les motifs de sa dépression, elle évoque la mort brutale ( infarctus) de son père quand elle même avait quatorze ans.
Elle dit comment elle parle à son père mort, même pour lui exprimer sa colère qu’il “l’ait laissée tomber” : en fait le processus de deuil semble assez sain, mais contrarié semble -t-il par la proximité géographique et affective de sa mère qui remue le couteau dans la plaie et fait peser sur sa fille les enjeux dépressifs et suicidaires qui lui appartiennent .
Elle continue à parler d’elle et surtout, surtout de son extrême difficulté à supporter la vie collective de l’hôpital psychiatrique.
” En fait, je suis plutôt rigolote, d’habitude : j’aime rire et m’amuser!”;
Le mari confirme, et se détend peu à peu.
Ne suffirait-il pas qu’ils se retrouvent un peu entre eux, et surtout à distance du projet mortifère de sa mère à elle, pour que leur relation s’apaise ?
Oui mais il reste le “conflit conjugal”…
En fait de conflit, une discussion bien banale , et retrouvée a posteriori.
Elle lui dit l’autre jour, où elle le voyait excédé : ” On peut divorcer si tu veux !”
Il répond “pourquoi pas !” (et quel couple a-t-il jamais évité d’envisager une telle issue?).
Par provocation, elle lui répond qu’elle s’en sortira de toutes façons et qu’elle saura s’attacher à un autre homme.
Une relation sexuelle extra – conjugale, exceptionnelle et sans lendemain, complétera le tableau amenant paradoxalement un soulagement au mari lorsqu’il apprendra de sa femme qu’elle a été “aussi bloquée” avec l’autre.
Revenons au déroulement de la consultation :
Le mari expose alors son angoisse d’avoir à surveiller sa femme sans arrêt si elle revient à la maison : elle lui répond fermement qu’elle s’engage désormais à ne plus jamais tenter de se suicider.
Le ton est affirmé : l’énergie de vie transparaît.
Le mari semble apaisé, et confiant.
Bref, il s’agit d’un couple qui traverse une phase critique certes, mais assez banale : une dépression réactionnelle chez elle, aggravée par la proximité de sa mère et ses messages mortifères.
Une tentative de suicide comme un appel à s’ébrouer du carcan.
Mais un couple dont les ressources et les points forts sont importants : le mari est présent, disponible, bienveillant.
Ils ne demandent qu’à être ensemble, joyeux, tranquilles.
Le deuil de son père à elle nécessite encore un certain travail, mais il est en bonne voie : la psychiatrisation est manifestement abusive et iatrogène.
J’oubliais : elle est allée voir un prêtre pour lui parler de son père : l’homme de Dieu lui aurait dit qu’elle avait ” le complexe d’oedipe” !
Je les ai donc réassuré sur le bon pronostic de leur relation, prévoyant que leur sexualité reprendra de la spontanéité dès qu’ils retrouveront un bon échange quotidien.
A la fin de cette (finalement assez courte ) consultation, leurs yeux brillaient.
Il semblait que le bon sens avait repris le dessus.
Mais pour combien de temps, dans un pareil environnement ?

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Les hospitalisations en psychiatrie ne sont parfois pas indiquées.
Mais il ne faudrait pas terminer un tel sujet sans affirmer l’importance de la situation inverse. Il est grave de méconnaître une situation d’urgence.
Il est des hospitalisations indispensables, qui nécessitent que le praticien ” se mouille”, en la recommandant, voire en l’imposant.
Cela présuppose des connaissances diagnostiques sur l’imminence des passages à l’acte ( violents, suicidaires…) ou sur les pathologies qui ne se diagnostiquent ou ne se traitent qu’à l’hôpital.
Ces connaissances ne sont pas un simple “plus” mais sont une nécessité pour tout psychothérapeute, tout généraliste, voire certains spécialistes de pathologie “quotidienne”.
Si un consultant en médecine nucléaire qui intervient en quatrième position sur le dossier est rarement confronté à ce genre de diagnostic, il n’en est pas de même en cardiologie, gynécologie etc. où les médecins rencontrent les patient-es parfois même avant le
généraliste !

Dr Christophe Marx

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