L’histoire de Petit Hublot

Ce mois- ci, je vous raconte une histoire.  Je ne l’ai pas écrite hélas.

C’est mon ami et mon maître, Alain Crespelle qui en est l’auteur.

Je connais peu de textes décrivant aussi bien ce qu’une psychothérapie peut apporter.

Ce conte est un peu plus long que mes billets habituels : je parie que, sans vous lasser, vous vous laisserez porter par sa puissance.  Rendant hommage à l’esprit d’Eric Berne –fondateur de l’analyse transactionnelle , Alain Crespelle nous ouvre ici  au concept de symbiose.

La famille scaphandrier


Jusqu’à ce jour, la famille scaphandrier avait vécu heureuse, c’est à dire sans histoires. De mémoire de scaphandrier, la vie s’était toujours écoulée dans le respect des lois simples, les Interdits  qui, depuis des générations réglaient l’existence de la mer.

Premier Interdit : ne se défaire – ou laisser défaire- sous aucun prétexte de la combinaison étanche, du casque à hublot et des lourds brodequins à semelles de plomb qui équipent chacun des membres de la communauté sous-marine.

La combinaison étanche conserve le corps fragile du scaphandrier à l’abri du froid, de la pression des profondeurs et des atteintes de créatures venimeuses ou voraces; le casque à hublot permet, dans le trouble clair-obscur des courants marins, d’orienter quelque peu la pesante marche du scaphandrier que ses brodequins retiennent sur le banc de sable ou de rocher.

Deuxième Interdit : dont l’importance ne le cède en rien au premier : ne pas coincer ou perforer – ni laisser coincer ou perforer – le Tuyau de Vie, qui guide l’oxygène jusqu’au casque et aux poumons du scaphandrier; dernier vestige de son passage sur la terre, le scaphandrier a toujours besoin de respirer de l’air pour survivre. Cet air que  les dieux lui envoient depuis le Lâ Hô; il lui appartient d’en protéger l’intégrité contre les poissons-scies, ou encore contre d’autres scaphandriers jaloux ou mal intentionnés.

Troisième Interdit : ne pas s’éloigner de la Famille plus qu’une cinquantaine de pas; personne en fait n’était jamais allé au bout de la longueur de Câble Final qui ondule doucement à côté du Tuyau de Vie au dessus du casque de chacun des membres de la Famille : chacun sait en effet, que sa dernière heure venue, il lui suffit de tirer sur le Câble Final pour se voir aussitôt enlevé vers le Lâ Hô, vers ce séjour ombreux où l’attentent les mânes de ses ancêtres. Certains jours, d’ailleurs, ceux qui en ont le courage peuvent distinguer en inclinant leur tête ronde, une masse sombre qui veille sur eux : le Bâ Tô, séjour des dieux et de l’âme des morts.

En exerçant une traction involontaire sur le Câble Final à l’occasion d’une exploration trop aventureuse, le scaphandrier téméraire risquerait de donner le Signal qui l’enverrait avant l’heure rejoindre les trépassés.

Aussi, jusqu’à ce jour personne ne s’était jamais risqué au delà de la Grande Faille.

Mais ce jour-là devait être un triste jour pour la Famille Scaphandrier.: malgré toutes les recommandations reçues, les Interdits appris par coeur, Petit Hublot avait disparu.

Dernier venu dans une Famille de seize scaphandriers, Petit Hublot avait dès son plus jeune âge inquiété ses parents par sa conduite écervelée et son indiscipline.

Cela avait commencé par des questions incongrues, que personne jamais, n’avait posées dans la Famille : pourquoi ne fallait-il pas s’ éloigner, se séparer des ses brodequins ? de son casque, pourquoi, pourquoi ? … Jusqu’où montait le Tuyau de Vie? Qui l’alimentait pour les scaphandriers ? Qui tirait sure la Câble Final lorsque, Ici -Profond, tout était fini ?

A quoi ressemblait le Lâ Hô? Quelle forme avait le Bâ Tô? Et bien d’autres questions encore !

Et puis, il y avait la Grande Faille, où personne jamais n’avait osé se rendre; et voilà que PH avait cédé à l’appel de l’inconnu. «  Il n’était pas comme les autres » avaient diagnostiqué  en guise de réconfort les Anciens qui parlaient  déjà de PH au passé.

En réalité PH ressentait chaque jour  davantage la contrainte du Câble Final et du Tuyau de Vie. Il trouvait sa démarche lourde et disgracieuse. Le monde lui apparaissait flou et uniforme derrière la vitre de son hublot. Bref, PH avait furieusement envie de changement. C’est alors que la légende de la Grande faille lui revint à la mémoire: ce monde mystérieux et dangereux le fascina chaque jour davantage. Il avait entendu dire que des créatures de toutes les couleurs et de toutes les formes vivant au creux des coraux millénaires.

Mais gare aux arêtes  tranchantes qui perforaient les combinaisons des pauvres scaphandriers ou coinçaient jusqu’à l’asphyxie leur  Tuyaux de Vie !

Et voilà qu’aujourd’hui PH avait décidé de partir. Son coeur battait fort et la peur le disputait en lui à l’excitation tandis que sa petite silhouette s’estompait dans les eaux glauques. Si grande était son émotion, qu’il n’eut pu dire combien de temps il progressa ainsi; son Tuyau de Vie et son Câble Final ondulant derrière lui comme deux longs serpents d’eau cherchant à avaler les bulles qui empanachaient régulièrement son casque.

Soudain, le paysage changea : les coraux piqués d’éponges pâles et d’oursins blanc, mauves ou violets étaient visités par des poissons de toutes les formes, en bancs serrés ou en couples… Des rayures et des taches incroyablement vives semblaient peintes sur leurs corps par quelque artiste fou . L’eau était plus transparente et plus lumineuse aussi, et tandis que PH fasciné, continuait sa lente ascension, des taches claires et mouvantes se précisaient au dessus de lui.

Il n’y prit pas garde et c’est pourquoi, tout à coup il fut assommé par la double irruption dans son univers sensible de la lumière qui l’aveugla et, presque aussitôt d’une immense rumeur qui acheva de l’étourdir.

Sans plus savoir ce qu’il faisait, il se mit à avancer en titubant; Sa terreur fut alors augmentée per le sentiment dans tout son corps d’une terrible pesanteur.

PH venait, sans s’en douter, de faire surface, parcourant à l’envers le chemin que les ancêtres de la Famille Scaphandrier avaient fait il y a bien longtemps.

Ce fut trop pour son petit coeur, et dans un grand cri retrouvé qu’étouffa son casque, il s’évanouit.

Première fin :

Quand PH se réveilla, plusieurs silhouettes  qui lui semblèrent étranges et familières à la fois ( elles étaient, il s’en rendit compte avec horreur, dépouillées de leurs combinaisons et de leur casque) se  penchaient au dessus de lui: l’une d’elle tentait de dévisser son casque tandis que l’autre tirait sur ses brodequins. En même temps qu’il retrouva l’usage de ses sens, PH fut submergé par une vague de panique immense. Il mobilisa l’énergie incroyable que trouvent les êtres menacés ( on voulait lui retirer la vie, sûrement, puisqu’on voulait ôter ses brodequins et surtout son casque avec le Tuyau de Vie !…)

D’un élan brusque, il se redressa et avec l’instinct d’une tortue qui vient d’éclore, se hâta vers la mer toute proche de toute la force de ses petites jambes. Sa démarche cocasse contrastait avec le sentiment de peur  qui se dégageait  de sa précipitation. Avec l’élément liquide, il retrouva peu à peu en s’enfonçant la pesanteur, les opacités, le silence familier.

Il ne sut pas combien de temps il erra, le coeur battant avec l’énergie du désespoir, pour retrouver les siens. Ni comment finalement, ceux ci le découvrirent, à bout de force. Jamais il ne dit mot des choses surprenantes qu’il avait vues ni de sa fugue aventureuse- on crut qu’il s’était égaré – mais il décida de ne plus désobéir aux Interdits. Et plus jamais, il n’alla se promener dans la direction de la Grande Faille.

Deuxième fin :

Pendant quelques instants, PH fut tenté de fuir aussitôt qu’il revint à lui, en découvrant, penchée au dessus de son visage une silhouette étrange. Quelque chose l’en empêcha.Ce fut une sensation nouvelle qu’il éprouva en sentant avec netteté posé sur le sien, bien que ce fut derrière l’écran du hublot, un regard clair et doux. Plus clair et plus doux qu’aucun regard qui se fût jamais posé sur lui jusque là. Sa peur fut recouverte par une sensation de chaleur si agréable et si anesthésiante qu’il n’eut plus qu’un seul désir : celui de s’abandonner aux mains douces, elles aussi, de l’être qui avait ce regard.

PH venait, pour la première fois de sa vie, de faire l’expérience de la confiance; Et alors se produisit une chose étonnante : on lui retirait son casque et il n’étouffait pas !

Et même , au contraire, il éprouva une sensation neuve, intense . De l’être au regard si doux émanait quelque chose qui acheva de le griser : PH venait de naître à l’univers des odeurs.

Sa félicité atteignit un sommet lorsque l’être doux et parfumé prit dans ses bras son petit corps dépouillé de la combinaison. Bien qu’il fût fermement tenu, PH se sentait pourtant étrangement libre, et parcouru d’ondes délicieuses, bouleversantes. Fugitivement, l’idée le traversa qu’il était parvenu dans le Lâ Hô, mais il l’accepta sans émoi.

Pourtant quelque chose lui disait qu’il avait trouvé enfin ce qu’il recherchait  confusément en quittant la famille pour aller vers la Grande Faille.

PH ferma les yeux et décida en souriant de s’abandonner aux bras si doux qui le maintenaient avec tendresse.

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Qui ne souhaiterait échapper à la première fin,  et bénéficier de la deuxième ?

Si d’aventure, vous diffusez ce texte autour de vous, j’ai deux faveurs à vous demander.

La première est de ne pas oublier de signaler qu’Alain Crespelle en est l’auteur.

La seconde, c’est de dire que c’est moi qui vous l’ai  fait connaître.

Dr Christophe Marx
Mai 2011

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