Entre mission et scénario, quelle place pour la liberté ?

Article paru dans la revue Actualités en Analyse Transactionnelle en 1999

Le mot de mission est souvent employé pour désigner une “tâche” que nous aurions à accomplir sur terre, tâche existentielle confiée par une entitée dont l’identité est rarement précisée : force cosmique, divinité etc.
Mais fallait-il renoncer à étudier les rapports entre le scénario et la mission sous prétexte que ce mot avait une connotation spirituelle pour le moins floue ?
C’est pour répondre à cette question que je cherchais des informations sur le concept de mission.
Nombreux sont les courants spirituels ou religieux qui abordent par ce biais le sens de la vie.
La question de la pulsion de vie, du désir n’est pas non plus étrangère à la philosophie du Bouddha.
Il recommande en effet d’éteindre nos désirs, afin de nous libérer de la prison dans laquelle ils nous enferment.
J’ai également été frappé par une étonnante contradiction dans la tradition judéo-chrétienne ( qui imprègne largement notre culture occidentale, qu’on le veuille ou non ):
Il s’agit d’un élément qui ne cadre pas du tout avec sa réputation moralisante et inhibitrice de vieille dame froide et sévère: d’après cette spiritualité en effet, Dieu nous attend au coeur même de notre propre désir.
Une histoire juive illustre ce propos :
” Un juif pieux, nommé Schlomo, va bientôt mourir. Il est terrorisé à la perspective du jugement, dernier et envisage déjà toutes les questions terribles que Dieu va lui poser, afin de décider de son éternité.
Il finit par mourir, et effectivement, le voilà tout tremblant devant le Créateur.
” Comment t’appelles-tu ?”
” Schlomo, Seigneur.” répond-il, attendant la rafale de remarques inquisitrices.
Mais Dieu ne lui posera qu’une seule question :
-” Eh bien, as-tu été Schlomo ?”
Il semble toutefois que l’interprétation des événements extérieurs autant qu’intérieurs
( vécu subjectif ) nécessite une lecture symbolique qui pourra être utilisée pour accompagner la croissance, et aider à lui donner du sens, dans les deux acceptions de ce terme : signification et direction.

Le symbole

Le symbole évoque l’idée de “mettre ensemble”, d’ajointer les pièces d’un puzzle.
Pour être plus précis, il faut lui ajouter la notion d’alliance, de contrat : il va s’agir de se mettre d’accord dans une tâche de réunion.
A l’origine, deux personnes passant un contrat cassaient en deux un vase, ou une poterie.
Chacun emportait un morceau. Lorsqu’ils se rencontraient ensuite, ils présentaient les deux morceaux dont la ligne de brisure évidemment correspondait parfaitement.
Cela représentait leur contrat.
Le sym-bole les réunissait, alors qu’un dia-bole les aurait divisé.
C’est ensemble, en nous mettant activement d’accord que nous allons poser l’acte de nous positionner comme partenaire.
Le sens même de notre vie consiste à mettre ensemble des éléments qui menacent de s’éparpiller.
Le symbole nous fait humains, attestant de notre capacité à élaborer un type d’accès à la réalité.
Plus qu’un signe, qui ne fait qu’indiquer un élément qui lui reste extérieur, comme un panneau indicateur, le symbole contient toute l’énergie tout le sens de ce qu’il désigne : un drapeau national fait plus que donner une indication, il EST le pays : c’est tout le pays qu’on dresse vers le ciel quand on lève les couleurs, c’est tout le pays qu’on brûle en incendiant son drapeau.
L’homme construit des symboles en quantité : ils sont parfois ambivalent : comme l’eau, le feu , le sang…Certains symboles sont universels, d’autres propres à une culture.
Certains symboles apparaissent, d’autres meurent, car déshabités.
Dans la vie de tous les jours, les symboles abondent : Voici quelques exemples :
On ne laisse pas entrer des inconnus directement dans notre salle de bain.
Le fait de parler sur le palier est le symbole d’un lien récent ou ténu.
Si on fait entrer les gens dans l’entrée, si on les invite à manger, alors les symboles diront souvent mieux que des mots que notre lien se renforcent.
Autre exemple : pour marquer son hostilité, il est très explicite de cracher par terre devant les pieds de la personne quand elle arrive.
Les délinquants, et particulièrement les plus violents n’ont pas, ou plus, d’aptitude à symboliser : ils ne savent pas comment entrer en lien, comment montrer leur désaccord, comment s’affirmer face aux autres : il ne leur reste que la violence, si pauvre elle même en symbole, puisqu’elle n’indique à terme que deux positions possibles : le vainqueur et le vaincu, le meurtier et le cadavre.
Notre accès à la “réalité” de notre vie, sera donc d’autant plus “réel” qu’il sera symbolique, ou symbolisé, riche de symboles.
Les notions les plus évidentes doivent être relues à la lumière de cet affinement de la conscience : prenons l’exemple du temps, que nous mettons près de sept ans à appréhender.
En effet, le petit d’homme a grand mal à concevoir ce qui lui paraitra si évident une fois adulte : la différence entre hier et demain.
C’est en effet autour de sept ans, qu’un enfant peut faire clairement la différence entre ” dans trois jours ” et “dans une semaine “.
Les grecs avaient déjà remarqué la différence entre le chronos : celui de la clepsydre, ou de l’horloge et le kairos, le temps juste ( l’heure H, le bon moment ) ce qui a permit de faire la différence entre l’instant et le présent.
Pour illustrer notre propos, nous pouvons évoquer la dynamique de l’attachement, nécessaire à la croissance et à la vie, et qu’il est bien difficile d’appréhender avec une lecture linéaire et strictement chronologique.
Les conséquences scénariques des troubles de l’attachement sont en effet fondamentales dans la constitution de la personnalité, depuis les stades les plus précoces juqu’à la période oedipienne.
Grandir, c’est faire face au temps qui passe… mais qu’est-ce qui passe, justement ?
Avançons-nous dans le temps comme on glisse sur fleuve ?
Il semble exister plutôt un rapport symbolique entre temps et attachement.

Le temps et l’attachement

Rappelons le cycle de l’attachement.
Même si, schématiquement la séparation intervient “après” l’attachement, il est clair que l’on s’attache et que l’on se sépare à l’occasion d’un seul et même processus : le mot FIN fait partie du livre, et c’est en le lisant qu’on le termine.
Il n’est pas juste de dire qu’on lit d’abord le livre, et puis qu’on s’en sépare.
Une mère ne se sépare pas de son enfant, brutalement à 18 ans, ou à l’âge que l’usage culturel a décidé : c’est un process de séparation qui démarre dès la naissance, et qui est corrélatif de l’attachement.
Remarquons à cette occasion que le mot process n’est qu’approximativement traduit par ‘processus’ ou ‘modèle’. Il représente en fait ce que l’ancien français appelait ‘proçès’ et qui n’a gardé qu’une connotation juridique.
Un procès, c’est un événement qui se construit au fur et à mesure que le temps passe.
Personne ne sait à l’avance ce qui en fera l’épilogue.
Un procès donne la permission au neuf d’émerger en permanence.
La séparation est donc paradoxalement contenue dans l’attachement qui le “suit” et le “précède” ( les guillemets font allusion à l’approximation en rapport avec le schéma )
La mort ne situe pas après la vie, mais lui est intimement intriquée. On dit souvent par exemple, qu’on ‘finit par mourir’.
Mais la marguerite qu’on effeuille, “mourra” effectivement au moment où l’on arrachera le dernier pétale.
Sa “mort” a toutefois commencé au moment de l’arrachage du premier.
Une autre application de cette réflexion sur le temps et sur le symbole est la signification de l’engagement.
Il arrive fréquemment que l’engagement soit présenté comme la nécessité de maintenir quoiqu’il arrive le choix qu’on aura fait un jour.
Par delà la difficulté à répondre de soi-même dix ou vingt ans plus tard ( pour certains il est déjà difficile de dire où ils seront demain !) , cette notion d’engegement nous demande de maintenir à l’identique certains éléments de notre vie.
Le temps “passe”, nous change, et change le monde autour de nous…
Et nous, qui souhaitons nous “engager”, serions condamnés à concentrer toutes notre énergie vitale à nous maintenir identiques ?
A faire ” toujours ” la même chose ?
On peut comprendre alors la répugnance que l’on peut avoir à s’engager, puisque c’est véritablement une prison qu’on nous propose !
Cette inhibition n’est pas de l’engagement, mais très précisément ce que Berne appelle un scénario “Toujours”.

Pour une réelle compréhension de l’engagement, mieux vaut se référer au code de la route !
A quel moment en effet peut-on dire que la voiture s’est “engagée” sur la route ?
Est-ce au moment où, sur le rond-point, elle a mis son clignotant ?
Ou quand elle a mis ses roues avant sur le chemin, ou peut-être ses roues arrières, ou même quand 50 % de sa longueur a franchi la limite ?
Ces réponses sont possibles, mais aucune ne qualifie le principe même de l’engagement. On peut dire que la voiture est engagée sur le chemin lorsqu’il est clair que désormais … elle n’ira plus ailleurs ( quel que soit le critère pour estimer ce “désormais”…)
L’engagement a une définition dite “soustractive ” :
C’est parcequ’elle ne va pas sur les autres chemins ( on dit dans un langage trivial qu’elle renonce à “se garder des portes de sortie “) que son chemin se dessine alors.
Si le conducteur ne veut pas s’engager, il va tourner indéfiniment sur le rond-point, et se retrouver ainsi dans la prison même que l’on abordait ci-dessus.
Tout se passe comme si engagement et renoncement étaient les deux aspects d’une même démarche.
Très prosaÎquement, le fait de commander au restaurant un plat particulier oblige, sauf appétit exceptionnel, à renoncer au reste de la carte.
Même si la voiture dont nous parlions plus haut décidait de faire demi-tour et de revenir sur le rond point, ce demi-tour, inscrit dans son trajet, ne sera pas, comme une pensée magique pourrait se le figurer, un “coup pour rien”.
Aucun instant de notre vie, gravé dans le temps qui passe, ne peut s’offrir le luxe de “compter pour du beurre”.
On peut penser qu’il l faut être libre pour s’engager, et que, réflexivement, l’engagement libère ( de la prison du rond-point).
Engagement, renoncement et liberté peuvent s’envisager comme les trois aspects d’une même démarche : celle de vivre.
Chaque être se trouve donc sur un chemin qui l’amène vers lui-même, chaque jour un peu plus ( “Eh bien, as-tu été Schlomo ?”).
Hélas, personne ne sait à l’avance où est le chemin qui l’amènera à se réaliser ( au sens français du terme, non de l’anglicisme ).
C’est bien chaque instant de notre vie qui nous demande un choix, un engagement.
Si l’engagement est associé à l’idée d’une perte de liberté, alors il est clair qu’il est question d’un scénario “Toujours”.
Le patient qui s’est engagé à fermer ses issues dramatiques de scénario reste libre de se tuer.
Et c’est justement pour cette raison qu’il est libre de vivre.
La liberté ne consiste pas à faire ce que l’on veut, comme on le croit à 4 ans ou à 14 ans.
Mais plutôt à vouloir ce que l’on fait.
Dans le mariage, il probable que la fidélité dont il est question n’est pas l’attachement immuable à la personne de l’autre, mais plutôt la fidélité à soi-même.
Et l’on découvre que pour être soi-même, pour aller sur sa propre route, on a besoin de rester auprès de l’autre.
Le “jour du mariage” est le symbole d’une conjugualité quotidienne qui n’est jamais gagnée d’avance et qui permet de réaliser sa liberté, si tel est notre chemin.
Insistons sur un élément que ce schéma ne montre pas : c’est qu’il se déroule “au fur et à mesure ” et que nul ne connait à l’avance le fameux chemin qui mène à “Soi-même”

Mission et scénario

L’expérience clinique découvre souvent que tous les points forts de la personnalité ont été développés à partir d’une épreuve, d’une difficulté.
Le cal est plus dur que l’os, et l’on ne se fracture jamais un membre au même endroit. La personnalité se forge et grandit à l’occasion des épreuves et des difficultés.
Il faut toutefois se garder d’une dérive sournoise et très répandue : la survalorisation de l’épreuve ou de la douleur en elle-même.
Ce serait plus l’attitude face à l’épreuve qui est féconde que l’épreuve elle même.
Et le sens que l’on peut donner à sa vie, réside souvent au coeur même du process de l’épreuve, en en constituant une sorte de porte de sortie : mais la sortie du tunnel appartient au tunnel.
Il existe en thérapie un moment crucial : c’est le moment où la personne se dit : ” Maintenant je vais mieux, j’ai cicatrisé mes blessures, je communique mieux…
mais où vais-je maintenant ? Ma voiture est réparée, la question se pose maintenant de mon itinéraire : c’est bien beau de fonctionner mais c’est pour aller où ?” Le concept de scénario, initialement décrit comme exclusivement inhibant peut être le “lieu” même d’une réalisation de soi même.
C’est la même branche qui porte le fruit et le poison.
On peut voir la mission, c’est le scénario converti, retourné en doigt de gant. Il existe une sorte de synergie : La mission nous attire vers l’avant, le scénario nous pousse de l’arrière.
Telle personne qui a subi une injustice sera particulièrement compétente pour lutter contre l’injustice, en repérer les racines et se sentir solidaire des victimes.
Telle personne ayant souffert de la solitude pourra découvrir ce que la solitude a aussi de positif, tout en mettant son énergie à établir des liens durables et chaleureux. Le bon grain de la mission est mélangé à l’ivraie du scénario.
Et c’est en dépassant angoisses, deuils et frustrations que la personnalité se forge.

ILLUSTRATION CLINIQUE

Claudia , a 32 ans. Elle a subi dans son enfance une série impressionnante de mauvais traitements et quelques abus sexuels de la part d’un adulte de sa famille. Elle commence une thérapie de groupe après sa troisième tentative de suicide.
Elle est dépressive, et présente une adaptation border-line. Sa dysthymie épuise ses proches ( son mari et ses deux enfants ). Après une assez longue ( un an ) phase de constitution de transfert, elle travaille sur la décontamination de son Adulte, cesse de proposer des stratagèmes et apprend à faire des demandes claires.
Elle élucide son driver ” Fais plaisir” et en adoucit les conséquences. Claudia se donne la permission de vivre en fonction de ses propres valeurs. Elle présente évidemment une sensibilité particulière vis-à -vis de toutes les situations d’injustice, et d’oppression des plus faibles.
Au terme de la deuxième année, elle a appris à se protéger sans agresser, et gère plus harmonieusement ses relations “au quotidien”.
Mais son Enfant demeure blessé, et un travail avec une zone plus archaïques de sa personnalité devient nécessaire pour exprimer des émotions enfouies depuis longtemps et faire des expériences réparatrices.
Le plan thérapeutique s’axe désormais sur l’injonction : ” N’existe pas” et ” Ne sois pas importante “.
Mais un élément vient interroger Claudia et son thérapeute : une situation semble la faire “replonger ” dans la dépression.
Il s’agit des moments où sa vie se calme enfin, et que disparait autour d’elle toute situation de violence et d’agitation.
Cette observation, redondante, ne peut être éludée. L’interprétation proposée est alors que Claudia “retombe” dans son scénario.
Mais les indices de ses progrès sont patents : il est inconstestable qu’’elle va bien désormais . Elle est calme, elle aime la vie et rayonne autour d’elle de puissance et de bienveillance.
Elle a largement réparé les dégâts dans son Enfant. Mais doit-elle “essayer dur” de travailler encore et encore pour faire disparaitre ce symptôme récurrent ?
Claudia travaille comme éducatrice pour de jeunes enfants dans un quartier chic de la ville.
Je lui suggère alors de recadrer positivement son besoin de se sentir au milieu de situations fortes , stimulantes, voire aux confins de la violence.
Ses ressources pour faire face aux situations qui menacent de devenir violentes, sa motivation pour lutter contre l’injustice et sa sensibilité pour se sentir solidaire des victimes font d’elle une personne précieuse pour certaines situations professionnelles.
Le visage de Claudia s’éclaire.
Elle demande aussitôt sa mutation dans un service que les autres éducateurs considèrent comme le plus difficile : elle travaille désormais la nuit, dans la rue et au milieur des quartiers défavorisés.
Elle se donne avec une compétence inégalée dans un travail social qui lutte contre la violence et les abus sexuels.
Claudia a trouvé sa voie : elle a enfin l’occasion de donner un peu de ce qu’’elle a reçu à ceux qui en ont le plus besoin .

L’analyse transactionnelle représente un outil précieux pour aider à se frayer un chemin vers le seul but qui vaille la peine : celui de répondre “oui” à la question posée à Schlomo.

Dr Christophe Marx

BIBLIOGRAPHIE

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2- R. Hostie : ” Le scénario et son analyse ” : ed; 9,2-3
3- C. Marx : ” La peine de mort, boucle tragique de l’homicide au suicide ”
AAT : 29,43-46 et Classiques 4,156-159
4- W; Cornell ” “Théorie du scénario et recherche sur la croissance ”
AAT 58,68-84
5- F; English : ” Où vont les scénarios ?”
AAT :66,51-62
6- R; Erskine : “” Guérir le scénario”
AAT : 16,155-156 et Classiques 2,202-204
7- JP Noé : AAT Editorial 70,50-51
8- C. Marx ” Fondementales recherches”
AAT 67,98-99

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