Richesse toute intérieure

Voici une histoire, certes romancée, mais basée sur un événement réel.

Notre ami Arihiro est japonais. La cinquantaine à peine dépassée, il a gardé quelques cheveux, et son regard parfois perdu attendrit certains d’entre nous.

Son nom veut dire riche, dans l’abondance, et on l’appelle évidemment Ari.

Ari est dépressif, et il n’accepte qu’à regret les invitations de ses amis pour se réunir et faire la fête. Il a peu de sujets de conversation, sauf peut-être l’argent.

Il n’en possède guère, mais il est toujours intéressé par la petite monnaie que nous avons chacun dans nos poches.

Il nous demande de lui montrer, joue un peu avec, et nous les rend finalement.

Il nous en chipe parfois ça et là, mais on ne lui fait même pas remarquer : c’est notre ami, et ses larcins à nos dépens sont plus enfantins que cupides !

Depuis un an environ, il a perdu l’appétit. Pourtant il nous arrive de lui préparer des petits plats de son pays. Nous avons fait l’acquisition d’un livre de recettes japonaises. Nous nous régalons, mais lui n’y touche même pas.

L’autre jour, il a commencé à se plaindre du ventre. Sans cris ni hurlements, il se massait le ventre en faisant la grimace.

Nous décidâmes de le montrer à un médecin, malgré sa réticence à consulter.

Mais sa douleur devenait si vive qu’il finit par accepter.

L’homme de l’art constata que son ventre était crispé, et douloureux.

Il fallut pratiquer une radiographie qui montra la présence de nombreux corps étrangers, regroupés en une énorme masse au niveau de l’estomac.
De quoi pouvait-il bien s’agir ? L’énigme était bien mystérieuse et fut levée par l’intervention chirurgicale pratiquée en urgence.

 

En ouvrant, les médecins découvrirent un gros tas de pièces de monnaie stockées dans l’estomac et un second amas qui était resté coincé dans l’œsophage. Les chirurgiens parvinrent à extraire tous les corps étrangers et à réparer la paroi antérieure de l’estomac qui avait fini par céder sous le poids du métal.

Au total, les médecins ont extrait 1894 pièces du corps de notre ami, soit 8,076 kg. Plus précisément il avait l’équivalent de 135 euros à l’intérieur de lui : 140 pièces de 1 yen, 99 pièces de 5 yen, 1642 pièces de 10 yen, 8 pièces de 50 yen et 5 pièces de 100 yen. C’est probablement ce qui a retardé le diagnostic car la majorité des pièces ingérées étant des pièces de 10 yens qui ne contiennent que 3% de zinc, aucune intoxication au zinc, ni au cuivre, n’a été observée chez lui et les taux de zinc et de cuivre dans le sang n’étaient pas élevés.

Comment cet homme pouvait-il avoir autant de pièces dans le corps ?

On lui demanda au réveil… Il dit tout ignorer de l’affaire.

Il fallut se rendre à l’évidence : notre ami Arihiro, l’homme de l’abondance et de la richesse selon son prénom, était atteint de la maladie de Pica, un trouble du comportement alimentaire qui pousse à ingérer des substances non comestibles, comme de la terre, du sable, du plastique, de la craie, de la cendre de cigarette…

Ari n’était pas de ceux pour qui cette pathologie s’explique : les affamés, ou ceux dont la conviction religieuse, la croyance , la tradition poussent à ces improbables ingestions.

On se doutait bien que Ari était un peu fou. Les psychiatres l’ont affublé plus tard de termes plus techniques.

Il n’était pas méchant : juste riche à l’intérieur de lui.

*

Si vous voulez en savoir plus sur cette authentique histoire, reportez vous à cette page

Coin pica induced gastric perforation resulting from ingestion of 1,894 coins, 8 kg in total: case report and review of published works

Kosuke Sekiya  Shusuke Mori  Yasuhiro Otomo

First published: 24 October 2017

 https://doi.org/10.1002/ams2.318

Christophe Marx

Octobre 2018

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